Ambassadeur Assoumani Youssouf Mondoha I «Pas de véritable intégration africaine tant que la paix ne règne sur l’ensemble du continent»
Vous êtes l’un des grands diplomates comoriens. Pouvez-vous revenir sur votre parcours ?J’ai commencé ma carrière dans l’enseignement avant d’exercer plusieurs responsabilités au sein de l’État. J’ai été nommé premier préfet de la région d’Itsandra-Hamanvu. Ensuite, j’ai été ministre de l’Information, chargé de la tutelle des gouvernorats, en 1996 et 1997, dans le premier gouvernement du président Mohamed Taki Abdoulkarim. Mon parcours diplomatique a pris un tournant décisif le 7 février 1997, lorsque j’ai été nommé premier ambassadeur des Comores auprès de l’Organisation de l’unité africaine (Oua), avec résidence à Moroni. Après la crise séparatiste, j’ai eu la responsabilité d’accueillir la première délégation de l’Union africaine aux Comores. Par la suite, je suis parti en France pour suivre une formation de trois ans en diplomatie à l’École des hautes études internationales de Paris. À mon retour, en 2001, le président Azali m’a confirmé dans mes fonctions d’ambassadeur auprès de l’Oua jusqu’en 2004. J’ai ensuite été élu député et j’ai exercé ce mandat de 2004 à 2009, après la mise en place des nouvelles institutions de l’Union des Comores. À la fin de ma législature, en 2009, j’ai de nouveau été nommé ambassadeur et représentant permanent auprès de l’Union africaine, en Éthiopie, tout en étant ambassadeur des Comores auprès de ce pays et représentant des Comores auprès de la Commission économique pour l’Afrique (Cea). Depuis 2011, je réside à Addis-Abeba, ce qui m’a permis de devenir aujourd’hui le doyen général du corps diplomatique dans cette ville. Témoin privilégié des évolutions de notre continent, quel regard portez-vous sur les grandes initiatives panafricaines ? J’ai vécu beaucoup d’événements au sein de l’Union africaine. Je suis un témoin direct du passage de l’Oua à l’Ua. En 2013, lors du 50è anniversaire de l’Oua, nous avons mis en place l’Agenda 2063, un plan de développement décliné en projets et en plans décennaux sur une période de 50 ans. L’Agenda 2063 représente «l’Afrique que nous voulons, une Afrique qui se développe…» Cet agenda comprend plusieurs projets de développement. Je peux citer, par exemple, le programme de géothermie auquel notre pays s’est inscrit pour bénéficier d’une énergie propre. Il prévoit également des projets d’infrastructures. Cependant, lors de la mise en place initiale de l’Agenda 2063, les pays insulaires africains ont été oubliés. Les promoteurs de l’agenda ont pensé au continent sans tenir compte de la connectivité entre les îles. C’est pourquoi nous avons organisé des assises spéciales des États insulaires afin de les intégrer pleinement à l’Agenda 2063. Nous avons ainsi lancé un projet de corridor maritime destiné à relier les îles africaines. Il existe désormais un groupe des États insulaires d’Afrique. En septembre 2026, s’est tenue à Addis-Abeba la réunion inaugurale du comité de pilotage du programme des économies insulaires africaines. Les Comores se positionnent comme un leader parmi les États insulaires africains et coordonnent les activités. L’Afrique fait face à de nombreux défis. Quels sont, selon vous, les principaux ? L’Afrique fait face à plusieurs défis majeurs, notamment les conflits et les guerres. L’une de nos priorités est de lutter contre ces crises, mais les dossiers restent souvent bloqués en raison de la complexité des problèmes de sécurité. Nous devons trouver des solutions à ces conflits et à ces guerres, car il n’y aura pas de véritable intégration africaine tant que la paix ne régnera pas sur le continent. Depuis 2017, l’Union africaine travaille à la mise en place du passeport panafricain. Celui-ci est en phase d’expérimentation auprès des ambassadeurs et représentants permanents auprès de l’Ua, des ministres des Affaires étrangères et des chefs d’État africains. Toutefois, nous n’avons pas encore réussi à l’étendre aux populations africaines, notamment en raison des enjeux de sécurité. Nous voulons doter les Africains d’un passeport africain, mais les défis sécuritaires restent nombreux. Certains Comoriens s’interrogent sur l’intérêt d’adhérer à des organisations comme l’Union africaine (Ua) ou la Commission de l’Océan Indien (Coi). Quels avantages l’Union des Comores peut-elle tirer de son appartenance à l’Ua ? L’adhésion de notre pays à ces organisations telle que l’Ua est souvent mal comprise. Certains cadres ne voient pas l’intérêt de cotiser à des organisations comme l’Onu ou l’Ua et estiment que nous n’en tirons aucun bénéfice. Pourtant, je l’affirme haut et fort, nous en gagnons. La question à se poser est plutôt la suivante, que gagnons-nous par rapport à ce que nous investissons ? À cette question, je répondrais oui et non. Nous ne gagnons pas autant que les grands pays. Je pense que nous devons changer de paradigme. J’ai parfois l’impression que nous considérons que seuls les autres doivent en bénéficier, et non les Comoriens. Certains pensent que nous devons participer aux grandes assemblées, aux réunions et aux sommets uniquement pour faire de la figuration et montrer notre présence, sans bénéficier des mêmes avantages que les autres. Pourquoi pas nous ? Le problème, c’est que nous n’osons pas. Je pense que nous devons oser et voir grand. Il faut nous donner les moyens d’atteindre nos objectifs. Nous y arriverons. Que devons-nous oser fair ? Pourriez-vous nous en dire davantage ? Pour vous expliquer ce que nous pouvons obtenir en osant, je prendrai un exemple. Lorsque je suis arrivé à Addis-Abeba, j’ai appris qu’un dispositif permettait aux pays souhaitant construire une ambassade d’obtenir un terrain en Éthiopie. Lorsque j’ai annoncé cette possibilité et proposé que nous construisions notre propre ambassade, certaines personnes m’ont conseillé d’abandonner, estimant qu’il s’agissait d’un rêve irréalisable. Mais j’étais convaincu et j’ai osé. Nous avons obtenu des résultats. Nous avons acquis un terrain, construit notre ambassade et disposons aujourd’hui de notre propre chancellerie et de la résidence de l’ambassadeur. Nous avons osé, nous y avons cru et nous nous sommes donné les moyens de réussir. Nous avons désormais une représentation à la hauteur de celles des autres pays africains. Nous, les diplomates, ouvrons les portes ; ensuite, les techniciens prennent le relais pour concrétiser les projets. Il revient notamment à nos économistes et à nos administrateurs d’en assurer le suivi jusqu’à leur réalisation. Nous sommes des vecteurs d’information. Vous avez évoqué plusieurs programmes, dont le projet de géothermie. Où en est leur réalisation aux Comores ? Le projet de géothermie a commencé en 2014. La première phase, consacrée aux études de surface, est terminée. L’Union africaine a débloqué 80% du financement et les Comores en ont pris en charge 20%. La deuxième phase est estimée à environ 50 millions de dollars. L’Ua doit en financer 34%, soit environ 11 millions de dollars. Pour le reste, les Comores ont recherché d’autres partenaires, notamment la Banque africaine de développement (Bad) et le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), afin de financer les forages. La troisième phase concernera l’installation. Ce projet fait partie des initiatives dont les Comores bénéficient de l’appui de l’UA. Nous pouvons obtenir beaucoup de choses, mais il nous manque des techniciens capables d’assurer un suivi rigoureux et de nous permettre de bénéficier pleinement de ces programmes, qui sont des projets bancables. Certains financements ne sont pas des prêts, mais des dons, comme ceux prévus pour le projet de géothermie. Je pense également qu’il existe un problème de communication. Nous communiquons trop peu et nous laissons ainsi passer des occasions. Les pays qui réagissent rapidement en tirent le maximum de bénéfices.Un autre facteur qui nous empêche de saisir toutes les opportunités ce sont les retards dans la ratification ou la mise en œuvre de certaines conventions. Nous bénéficions notamment des actions des Centres africains de contrôle et de prévention des maladies (Africa CDC) parce que nous sommes à jour. Je profite de l’occasion pour remercier l’actuel ministre de l’Energie, Aboubacar Said Anli, qui a beaucoup œuvré à l’installation d’Africa CDC lorsqu’il était secrétaire général au ministère de la Santé. Je rappelle que, pendant la pandémie de Covid-19, Africa CDC a envoyé aux Comores des infirmiers ainsi que des équipements. Les Comores sont peu représentées dans les instances de l’Ua. Pourquoi cela, et comment renforcer notre présence ? Il faut savoir que chaque pays dispose d’un quota. Les Comores ont un quota de 18 fonctionnaires au sein de l’Ua, dont deux directeurs et trois chefs de service, entre autres. Malheureusement, les Comores n’occupent actuellement aucun des 18 postes prévus. Trois personnes travaillent pour l’organisation en tant qu’experts contractuels. Notre quota reste donc vacant. Pour être recruté à l’Ua, il faut généralement postuler sur le site de l’organisation. Chaque fois que je demande pourquoi les Comores sont si peu représentées, on me répond que les Comoriens ne postulent pas aux postes disponibles. Pour remédier à cette situation et permettre à notre pays de pourvoir les postes correspondant à son quota, je propose d’ouvrir un bureau de suivi pour faciliter les candidatures, accompagner les candidats dans leurs démarches ou mettre en place, au ministère des Affaires étrangères ou à la Maison de l’emploi, un mécanisme d’accompagnement des candidatures. Nous pourrions ainsi connaître le nombre de personnes ayant postulé et mieux défendre cette cause. Nous pouvons aussi organiser des séminaires ou des réunions pour expliquer aux candidats intéressés les procédures à suivre. Je lance un appel solennel aux jeunes, et surtout aux femmes, pour qu’ils postulent. Au sein de l’Union africaine, il existe également des postes politiques. Par exemple, lorsqu’un commissaire comorien est élu, il peut nommer un assistant et trois conseillers. Nous devons oser présenter des candidats et nous donner les moyens de mener campagne afin d’obtenir les voix nécessaires comme nous l’avons fait lors de la présidence des Comores à l’Ua. Quels moyens institutionnels faudrait-il mettre en place pour soutenir votre action à Addis-Abeba ? À Addis-Abeba, notre équipe se compose de trois cadres et d’un attaché de défense. Nous disposons du strict minimum pour accomplir notre travail dans des conditions convenables, mais il faut doter l’administration centrale à Moroni des moyens et du personnel indispensables pour assurer le relais. Le problème ne tient pas seulement au nombre de personnes, mais surtout aux moyens disponibles. Il faut donner aux ambassades les moyens de mieux travailler. Un mot sur la question de l’île comorienne de Mayotte ? La question de Mayotte est fondamentale pour tous les diplomates, et tout particulièrement pour moi au sein de l’Ua. La position de l’Union africaine n’a pas changé : «Mayotte est comorienne». Le président Azali a donné des instructions pour revoir la stratégie. La diplomatie a privilégié le dialogue, notamment au niveau bilatéral, mais nous ne devons pas nous limiter aux discussions directes. Les engagements obtenus par le ministre des Affaires étrangères Mbae Mohamed, ces derniers temps et ses équipes sur certains dossiers constituent un véritable succès diplomatique. Concernant la contribution de la société civile, notamment du Comité Maoré, je suis prêt à accueillir des représentants de la société civile comorienne à Addis-Abeba afin qu’ils puissent mener des actions, manifester et échanger avec les autorités. Je salue les efforts constants de la société civile comorienne qui lutte pour le retour de l’ile comorienne de Mayotte. Les résolutions de l’Onu restent sans équivoque et l’Union Africaine garde la même position. Quel bilan tirez-vous du rayonnement diplomatique des Comores ces dernières années ? Que ce qu’on a gagné de la présidence de l’Union africaine que vous êtes l’un des acteurs majeurs ? Nous devons avancer avec finesse afin de préserver les acquis de la présidence comorienne de l’Union africaine. Cette présidence a été menée comme une véritable «équipe nationale» qui gagne. Elle a d’abord placé les Comores sur le devant de la scène internationale. Aujourd’hui, notre pays est respecté au même titre que les autres. Il y aura également des retombées, dont nous mesurerons les effets au cours des dix prochaines années. Parmi les symboles diplomatiques qui restent de la présidence comorienne figure la Déclaration de Moroni, qui a contribué à faire des Comores un pays moteur parmi les États insulaires d’Afrique. Pour la première fois, nous avons montré au monde qu’un pays insulaire pouvait présider l’Union africaine. Je peux confirmer que nous avons beaucoup gagné grâce à cette présidence, notamment en matière de financements et de soutien de nos partenaires. Vous n’imaginez pas combien de remerciements nous avons reçus pour le succès de la présidence comorienne de l’Union africaine.
المصدر: الوطن